Lisez un conte d'Octave Mirbeau (1848-1917) dans lequel il dénonce la sauvagerie de l'homme occidental.
Hier soir, dans un théâtre, j’ai rencontré un officier anglais de mes amis, il me conta qu’il revenait des Indes. C’est un charmant garçon qui aime beaucoup la France. Paris surtout et ses femmes, qu’il trouve supérieures à toutes les autres.
— Je connais, me dit-il, le temple d’Éléphanta. Eh bien, ça n’est rien à côté des Parisiennes. D’autant que les femmes d’Éléphanta sont en bois, et que les Parisiennes… Ah non ! ah non ! elles ne sont pas en bois…
Et il s’esclaffa de cette plaisanterie, un peu trop grossièrement britannique, il me semble… Puis il me parla de notre théâtre qu’il aime aussi beaucoup. En fort bons termes, il apprécia, comme il sied, les P’tites Michu et le Nouveau Jeu qu’il est allé voir trois fois, déjà !
— Eh bien ! lui dis-je quand il eut fini avec ses effusions dramatiques, car je ne voulais pas être en reste de politesse avec lui… vous avez eu un vrai succès avec votre balle Dum-Dum !
— Ne m’en parlez pas ! fit-il en riant. Et modeste, il ajouta :
— Pourtant !… ce n’est rien… c’est tout petit !… Figurez-vous une petite chose, – comment appelez-vous ? – une toute petite noisette… C’est cela… Figurez-vous une toute petite noisette !… C’est charmant !
— Et quel joli nom, mon cher !
— En effet, approuva l’officier visiblement flatté… Très poétique !…
— On dirait d’un nom de fée dans une comédie de Shakespeare… La fée Dum-Dum ! Une fée qui, rieuse, légère et blonde, saute et danse parmi les bruyères et les rayons de soleil.
Et allez donc, Dum-Dum !…
— Parfaitement… Et allez donc !… Et beaucoup plus fée, sautillante et dansante que vous le pensez, cette petite Dum-Dum !… La plus miséricordieuse de toutes les fées, car, avec elle, il n’y a plus de blessés !
— Ah ! ah !
— Il n’y a plus que des morts !… C’est exquis !
— Exquis !…
— Qu’est-ce que vous voulez, mon cher ?… Il faut bien civiliser un peu les gens, même malgré eux… Et puis, n’est-ce pas très vilain, très dégoûtant de rencontrer des invalides avec leurs manches vides de bras, leurs jambes et leurs têtes de bois !… Et le vieux capitaine qui, le soir, au cercle, vous raconte tout le temps ses trente-six blessures !… Fini aussi, ce type de vieux raseur !… Ah ! si vous aviez eu cette balle enchantée pendant la Commune et à Fourmies…
— Alors, c’est sérieux !… Ce n’est pas une blague !… Un conte d’Edgar Poë ! Un rêve de Thomas de Quincey !…
— Écoutez !… Je l’ai expérimentée moi-même ! Car je suis un soldat fort ingénieux… J’ai fait placer douze Hindous…
— Vivants ?
— Naturellement, mon cher.
L’empereur d’Allemagne, lui, fait des expériences sur des cadavres. Il est encore imbu de cette vieille théorie romantique : qu’il est des morts qu’il faut qu’on tue !… Ça n’a pas de sens commun !… Et c’est tout à fait antiscientifique !… Moi, j’opère sur des personnes non seulement vivantes, mais d’une constitution robuste et d’une parfaite santé… Au moins, comme cela, on voit ce que l’on fait et où l’on va.
— Mille pardons, mon cher… Continuez, je vous prie.
— Donc, j’ai fait placer douze hindous, l’un derrière l’autre, sur une ligne géographiquement droite… Et j’ai tiré !…
— Eh bien !
— Eh bien, cher ami, cette petite balle Dum-Dum a fait merveille ! Des douze hindous, il n’en est pas resté un seul !… La balle avait traversé leurs douze corps, qui n’étaient plus que douze petits tas de chair en bouillie, et d’os littéralement broyés…
— All right !… C’est admirable !…
— Oui… très admirable !…
Et songeur, après quelques secondes d’un silence grave, il poursuivit :
— Mais je rêve… je cherche quelque chose de mieux. Je cherche, mon cher, un balle… une petite balle qui ne laisserait de ceux qu’elle n’atteint rien… rien… rien !…
— Comment rien ? interrompis-je.
— Ou si peu de chose ! à peine un petit tas de cendres, ou même une légère fumée roussâtre qui se dissiperait tout de suite.
— Une incinération automatique !
— Parfaitement.
— C’est génial !
— Génial, administratif et humain ! Avez-vous songé aux avantages incalculables de cette invention ?…
De la sorte, je supprimerais les chirurgiens d’armée, les infirmiers, les ambulances, les hôpitaux militaires, les pensions aux blessés, etc., etc… Ce serait une économie merveilleuse !… Un soulagement pour les budgets des États !… Et je ne parle pas de l’hygiène !… Quelle conquête pour l’hygiène !
— Et vous pourriez appeler cette balle la balle Nib-Nib !
— Très joli !… Très joli ! applaudit l’officier qui se mit à rire bruyamment, de ce brave et franc rire qu’ont les soldats de tous les pays et de tous les grades…
Quand il se fut calmé :
— Par exemple, dit-il, je ne comprends pas pourquoi votre presse nous éreinte, nous autres Anglais qui avons trouvé ce splendide engin, et pourquoi elle nous traite de sauvages et d’hypocrites. J’admire même que ce soient les plus farouches de vos patriotes, ceux-là mêmes qui crient très haut qu’on ne dépense jamais assez de milliards pour la guerre, qui ne parlent que de tuer et de bombarder, que ce soient ceux-là, je le répète, qui nous vouent à l’exécration des peuples civilisés ! Mais, sapristi ! nous sommes logiques, avec l’état de barbarie où nous sommes, nous, tous les peuples civilisés. Comment !… on admet que les obus soient explosibles… et l’on voudrait que les balles ne le fussent pas ?… Quelle est donc cette chinoiserie ? Nous vivons sous la loi universelle de la guerre. Or, en quoi consiste la guerre ? Elle consiste à massacrer le plus d’hommes que l’on peut, en le moins de temps possible ! Pour la rendre de plus en plus meurtrière et expéditive, il s’agit de trouver des engins de destruction de plus en plus formidables.
C’est une question d’humanité !… Et c’est le progrès moderne !…
— Mais malheureux, objectai-je, et le droit des gens ? Qu’en faites-vous ?
L’officier anglais ricana. Et levant les bras au ciel :
— Le droit des gens ! répliqua-t-il. Voyons, vous n’êtes pas sérieux. Et c’est vous qui me donnez en ce moment le plus déplorable exemple d’hypocrisie. Le droit des gens !… Mais c’est de massacrer les gens, en bloc ou en détail, avec des obus ou des balles, peu importe, pourvu que les gens soient dûment massacrés !…
— Cependant, nous ne sommes pas des sauvages… que diable !
— Mais que sommes-nous donc ? Nous sommes, mon cher monsieur, des sauvages pires que les anthropophages de l’Australie, puisque, ayant conscience de notre sauvagerie, nous y persistons. Et puisque c’est par la guerre, c’est-à-dire par le vol, le pillage et le massacre, que nous entendons gouverner, commercer, régler nos différends, venger notre honneur !… eh bien ! nous n’avons qu’à supporter les inconvénients de cet état de brutalité où nous voulons nous maintenir quand même !… Allez-vous demander au tigre de mettre des gants à ses griffes lorsqu’il déchire sa proie ! Non, non !… Pas d’hypocrisie !… Nous sommes des brutes, agissons en brutes. Nous ne sommes pas près, encore, de voir se lever, sur nous, l’aube blanche de la civilisation et le rayonnant soleil de l’amour humain.
L’entracte finissait. Dans les couloirs, chacun s’empressait de regagner sa place.
— Je vous quitte, me dit l’officier en me serrant la main. Je vais penser sérieusement à la balle Nib-Nib !…
Faites de même. Au revoir.
Toute la soirée, je fus hanté de massacres et de destructions. Et, la nuit, je vis passer, au-dessus des bruyères rouges de sang, blonde et rieuse, la petite fée Dum-Dum…
Octave Mirbeau, La fée Dum-Dum, 1882.
Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.frTélécharger le manuel : https://forge.apps.education.fr/drane-ile-de-france/les-manuels-libres/francais-seconde/-/tree/master?ref_type=heads ou directement le fichier ZIPSous réserve des droits de propriété intellectuelle de tiers, les contenus de ce site sont proposés dans le cadre du droit Français sous licence CC BY-NC-SA 4.0 